Quand vous avez l’occasion de parler avec un supporter monégasque d’un certain âge, très vite la discussion portera sur les anciennes heures de l’ASM. Et très vite, un nom reviendra dans sa bouche, ce nom est Théo. De son vrai nom Théodore Skudlapski, ce fils d’immigrés polonais aura été l’un des grands hommes de l’ASM. Etait car Théo n’est plus. Il nous a quitté le vendredi 7 avril 2006 des suites d’une intervention chirurgicale avec la pose d’une prothèse à la hanche.

Intéressons nous donc à cet homme qui durant sept saisons et 248 matches a fait profiter Monaco de son génie.
L’Homme du nord :

Théodore Skudlapski est né le 17 novembre 1935 à Avion. C’est d’ailleurs dans cette ville qu’il commença à taper dans le cuir « Je séchais le catéchisme polonais pour aller jouer au foot avec mes copains français ». Avant d’aller à la mine. Théo venait d’une famille modeste, il se décrivait comme étant un « fils d’émigrés polonais qui avait usés ses galoches de bois dans les ruelles des corons d’Avion » qui étaient venu dans le Nord de la France pour travailler, il fallait comme on dit familièrement « gagner sa croûte ». Théo l’a gagné très jeune dans les mines. En 1952 les dirigeants Lensois recrutaient Théo, il va vite faire éclater son talent chez les « sang et or ». Il joue aux côtés des Maryan Wisnieski, Xerxès Louis, Arnold Sowinski, Roger Boury ou encore Roger Wicke. Toutefois, malgré son pied gauche magique et ses passes d’une précision d’orfèvre. Le public de Bollaert reprochait souvent à ce joueur de ne pas se bouger. C’est vrai que Théo avait tendance à plus faire courir le ballon que lui. Ce qui dans les années 50 était mal vu, peu courant. Théo restera cinq saisons chez les artésiens avant d’aller faire une escale de deux saisons en Bretagne à Rennes. Mais c’est réellement à Monaco sous les ordres de Lucien Leduc que Théo sera reconnu à sa juste valeur, celle d’un magicien.

Un génie sur le Rocher :

C’est donc lors de la saison 1960-1961 que Théo débarque à Monaco, ce sera d’ailleurs la seule recrue monégasque cette année là. Faut dire que Monaco emmené par Lucien Leduc venait de remporter la saison précédente son premier trophée national, la coupe de France. Il revient sur son transfert de Rennes à Monaco « Pourquoi suis-je à Monaco, moi le bon nordiste né à Avion au beau milieu du basin minier ? Parce que M.Girard président du stade rennais est un psychologue et un homme d’affaire opportuniste. C’était en 1960. Je venais de terminer ma deuxième saison en Bretagne. Je possédais de très bon camarade et j’étais jeune marié. Mais je désirais, sinon changer d’air, tout au moins améliorer ma situation. Pour cela un seul moyen : le transfert. Le tout consistait à trouver un club assez large. M. Girard se chargea de la question. Le secrétaire générale vint me trouver « Théo, vous prenez le train demain matin pour Monaco. Votre transfert vient d’être conclu » ». Théo raconte ses débuts sur le Rocher « J’avais un peu peur en débarquant à Monaco, à cause de la chaleur et de mon gabarit. J’avais passé deux ans à Rennes après avoir débuté à Lens, dont les dirigeants m’avaient sorti de la mine où j’étais descendu à quinze ans. Alors, les palmiers… ». D’ailleurs dés la deuxième journée et pour son premier match à Monaco il inscrivait un but « Mon tout premier but monégasque, je l’ai marqué d’entrée contre Nîmes, de volée et du droit. Pas mal pour un gaucher exclusif ». Durant cette première saison Théo et Monaco devenaient champions de France pour la première fois. Monaco remportait aussi en cette année 1961 la coupe Drago (sorte de coupe consolante qui comportait les équipes éliminées de la coupe de France).

Lucien Leduc a été le seul entraîneur qui a su faire jouer Théo à son poste c’est-à-dire dans l’axe. Avec l’arrivée de Douis une saison après celle de Théo, Leduc possédait deux très grands joueurs comme il le reconnaissait lui-même « deux joueurs d’exceptions dotés d’une excellente mentalité. Ils ont désavoué une certaine opinion publique qui doutait fortement de leur cohabitation ».

De ses sept saisons passées en Principauté, la saison 1962-1963 est sans doute la meilleure, avec à la clé un doublé coupe/championnat qui reste à ce jour le seul qu’ait réussi l’ASM. Théo était l’atout majeure de l’équipe comme le confessait Georges Thomas joueur de l’époque « Théo nous a fait franchir un palier supplémentaire, non seulement collectivement, mais aussi et surtout individuellement. Un exemple : comme il était le maître à jouer de l’équipe, il était marqué impitoyablement dés le début du match. Il se débarrassait donc de la balle au plus vite en nous la donnant, ce qui nous obligeait des solutions à sa place. Au bout d’un quart d’heure, vingt minutes, son garde du corps lâchait prise progressivement et le festival de Théo pouvait commencer. Un régal ! »

« Avec notre capitaine Michel Hidalgo, nous étions ses porteurs d’eau, mais d’autant plus fiers de l’être que cela se traduisait au niveau des résultats »
se remémore Henri Bianchéri.

A l’issue de cette saison du doublé, Théo était heureux de jouer sur le Rocher « Quelle belle équipe avons-nous ! Nous y jouons enfin le football de mes rêves, un football simple où l’on fait circuler admirablement le ballon, où chacun se sent bien solidaire de l’autre ».

Les années suivantes avec le départ de Lucien Leduc, l’équipe tournait moins bien, Théo avait même eu cette réflexion « A quoi bon s’habiller, maintenant que Monsieur Leduc s’en va ? », pour lui Leduc représentait tout, le seul entraîneur à l’avoir fait jouer dans l’axe mais aussi le garent de la cohésion qui régnait au sein des Kaelbel, Cossou, Bianchéri, Douis ou encore Hidalgo « Une amitié authentique nous unissait tous. On ne se préoccupait pas du salaire des autres par exemple. C’est Monsieur Leduc qui nous avait inculqué cette mentalité. »

Une lenteur souvent décriée :

Pourtant malgré son génie, Théo a souvent défrayé la chronique, les observateurs de l’époque n’avaient de cesse, de souligner la lenteur du robuste technicien monégasque « C’est vrai que je n’ai jamais su courir. Mais je crois que j’étais assez adroit avec mon pied gauche pour faire courir le ballon ainsi que mes camarades, que je trouvais les yeux fermés, parce que, lorsque je recevais la balle, sa destination m’était déjà connue. » Reconnaissait-il.

Michel Hidalgo ajoute « Certains le trouvait trop lent, mais il était un créateur comme j’en ais rarement vus, un vrai magicien, dont le pied gauche était redoutable, aussi précis qu’une main ». Cette lenteur justement sera l’une des principales causes de sa faible expérience internationale.

Le snobisme des bleus :

Théo malgré ce génie n’a pas un grand vécu avec l’équipe de France, il aura en tout et pour tout deux sélections. Cette non reconnaissance surprend son coéquipier et ami de l’époque Henri Bianchéri « Quand je pense qu’avec cent fois moins de talent que lui j’ai comme lui deux sélections ».

Une anecdote justement, lors de l’année 1962, le meneur de jeu monégasque depuis deux saisons était en disgrâce auprès des sélectionneurs tricolores à cause de sa lenteur jugée excessive, de ce fait il n’était pas appelé en sélection nationale. Révolté par cette injustice, le Club des Supporters de Monaco emmené par Pierre Escande décida de faire une pétition aux quatre coins de la France pour que Théo puisse revêtir la tunique tricolore. Escande aura récolter la bagatelle de 150 000 signatures. Et Théo rejoignit les bleus pour affronter comble de l’ironie son pays d’origine la Pologne. Sa seconde sélection il l’effectuera quelques mois plus tard contre la Bulgarie. Ses deux sélections se solderont par deux défaites.

Même si avec les A Théo n’a jamais réellement eu sa chance, sa carrière internationale comporte un titre, il a été champion du monde militaire en 1957.

Sa fin de carrière après son départ de Monaco en 1967 se fera dans un quasi anonymat à Montpellier puis à Brest.

Monaco ne l’a jamais oublié :

Le prince Rainier était de son vivant un célèbre supporter du club de son Etat. Lorsque Théo allait au plus mal et qu’il sombra dans l’alcool, le prince Rainier III lui offrit un séjour dans une cure de désintoxication et un voyage en Argentine pour suivre la coupe du monde 1978. Ca en dit long sur l’estime que portait le Prince au génie qu’était Théo.

En ce mois d’avril 2006, Monaco a perdu l’une de ses plus grandes gloires. Quatre jours après les exploits de Giuly et Morientes en Ligue des Champions contre le Real Madrid, le 10 avril 2004, Giuly reçu une ovation du public Lensois pour ses exploits européens. Mais, un autre homme reçu une ovation, un homme en pleur était l’invité de Gervais Martel pour donner le coup d’envoi de la rencontre Lens-Monaco, les deux clubs de cœur de cet homme. Cet homme, cet artiste, c’était Théodore Skudlapski.

Adieu l’artiste.

Les statistiques de Théo à Monaco :
Théodore Skudlapski: né le 17 novembre 1935 à Avion
Poste : attaquant
Matchs joués à l’ASM : 248
Détails : 215 matches en championnat, 19 en coupe de France, 9 en coupe Drago et 5 en coupe d’Europe
Buts : 35
Détails : 32 en championnat, 5 en coupe de France, 2 en coupe Drago et 2 en coupe d’Europe.